Opération grainothèque en bibliothèques

Conte chinois pour lecteurs en herbe

L’empereur en herbe. Demi. Rouge et Or, 1989 (vo The Empty Pot)

Il y a longtemps, vivait en Chine un petit garçon nommé Ping. Tout comme l’Empereur de ce pays, il aimait les fleurs par dessus tout. L’Empereur était âgé. Il décida de choisir comme successeur l’enfant qui ferait pousser la plus belle des fleurs.

Or, malgré tous ses efforts, et contrairement aux autres enfants, Ping ne parvint pas à faire pousser sa fleur à partir de la graine distribuée par l’empereur à chaque candidat…

Cet album sublime sur l’honnêteté d’un enfant et le jugement avisé d’un homme de pouvoir est épuisé depuis longtemps. Mais on en trouve encore une trace virtuelle grâce au travail d’un site web pionnier d’enseignants dédié à l’album jeunesse, materalbum.

La graine de discorde

Si je commence par ce conte, c’est pour mieux souligner la perte de sagesse des politiques. À force de courber l’échine devant les lobbies de l’agroalimentaire, ils entravent la diversité et la croissance ancestrale des plantes à partir des graines.

Car la plupart des semences vendues dans le commerce sont des « F1 Hybrides ». En d’autres termes, elles donnent des fruits et des légumes dont les graines ne pourront pas être replantées. Comme dans le conte de l’Empereur en herbe, elles sont rendues stériles. La seule différence, c’est qu’elles sont rendues stériles à la génération suivante. Le cultivateur ou le jardinier est alors obligé de racheter de nouvelles graines auprès des semenciers au lieu de récupérer celles naturellement produites par ses propres cultures.
La grande majorité des fruits et légumes achetés dans le commerce, y compris les bio, est issue de graines F1 Hybrides.

Il existe, en France, par décision politique, un catalogue très précis dans lequel sont mentionnées les semences autorisées. La liste fait malheureusement la part belle aux variétés F1 Hybrides.

Par chance, des écolos passionnés tels Kokopelli, Graines de troc… se battent depuis des années pour obtenir de légaliser un plus grand nombre de semences reproductibles. Cela permettrait de pouvoir trouver facilement des graines normales dans le commerce. Des graines qui donneraient des légumes dont on pourrait récupérer les semences pour les replanter.

Une des réponses : les grainothèques

Spécialistes des « thèques » (racine grecque qui veut dire conserver), certaines bibliothèques et médiathèques développent depuis quelques années des expériences de « grainothèques » pour conserver les biens communs. Les biens communs appartiennent à tous. Contrairement aux biens publics, ils sont gérés par de simples citoyens volontaires.

Si l’on peut s’étonner de cette diversification de missions en médiathèques, on retrouve bien l’idée de conservation d’un patrimoine culturel. L’école nationale des bibliothécaires, l’ENSSIB, a rédigé plusieurs travaux à ce sujet : en quoi les biens communs concernent-ils les bibliothèques ? et comment mettre en place une grainothèque ? C’est aussi une source pérenne de médiation scientifique autour de faits de sociétés tels que l’écologie et l’indépendance alimentaire.

L’exemple de la Bibliothèque francophone multimédia de Limoges

La grainothèque fonctionne sur le principe du partage de graines. Le partage est une manière économique, libre et solidaire de faire (re)découvrir les trésors de la nature à nos enfants, à nos voisins. Les graines reproductibles abondent dans nos jardins, les usagers sont invités à prendre et déposer librement les graines. Ses grands principes :

  • Pour la liberté d’échanger et de reproduire nos graines
  • Pour un entretien citoyen de la biodiversité cultivée
  • Pour des semences adaptées à notre territoire
  • Partager des graines reproductibles (qui ne sont pas hybrides F1)

Autour de cette grainothèque, la Bfm de Landouge organise deux fois par an des rencontres avec un jardinier-conseil.

Et chaque printemps, elle propose deux ateliers plantations à destination des enfants.

Comme un clin d’œil passé-futur, un vieux meuble de classement de notices de catalogage est utilisé aujourd’hui comme grainothèque dans le réseau de la Bfm de Limoges.

Grainothèque Annexe de Landouge, réseau Bfm de Limoges © Bibliothèque Francophone Multimédia de Limoges

Graines, semis, cultures dans les albums pour enfants

Les albums Toujours rien de Christian Voltz et Graines, un album documentaire chez Circonflexe, sont de bons éléments de départ. Vous pouvez aussi consulter une petite bibliographie sur babelio. Et puis je ne saurais trop recommander les titres de Gerda Muller, Ruth Brown et Bernadette Gervais, souvent axés sur la nature et le jardin.

Les librairies Sorcières viennent de mettre en ligne une très belle bibliographie, des mains dans la terre, sur leur blog. Je vous laisse la consulter.

Ça pousse comment ? Gerda Muller (c) L’école des loisirs
Du bourgeon aux graines parachutes, 4 états du pissenlit
En 4 temps. Bernadette Gervais (c) Albin Michel jeunesse (Trapèze)

Le magnifique album imagier documentaire de Bernadette Gervais, En 4 temps, offre aux petits dès 3 ans une version diachronique des graines de pissenlit et de coquelicot. Bernadette Gervais est la créatrice reconnue de nombreux livres-jeux artistiques et documentaires époustouflants sur la nature.

A la différence de Ruth Brown, elle-même grande dame nature, Bernadette Gervais utilise la peinture au pochoir. Une autre auteure-illustratrice, Emilie Vast, pourra aussi être consultée avec profit.

Animation autour des graines

Pour les adultes

De la terre à l’assiette, cinquante questions essentielles sur l’agriculture et l’alimentation. Marc Dufumier. Allary éditions, 2020

Solutions locales pour un désordre globlal. Film de Coline Serreau réalisé avec le concours de l’Association Colibris, 2010

Le monde selon Montesanto. Marie-Monique Robin. La Découverte, 2008


PS : La graine de discorde : la législation a entretemps évolué depuis la pandémie du coronavirus. La prise de conscience qu’une indépendance alimentaire et sanitaire devait être assurée semble heureusement s’affirmer chez les politiques.

Merci à Mathias, apprenti permaculteur

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