Cas de force majeure, une BD d’utilité publique

Sur la couverture du livre, un homme noir lève les mains car il est tenu en joue

Cas de force majeure, histoires de violences policières ordinaires (c) Stock. A paraître le 22 janvier 2022

Force de police à Champignac, 1951.

Un feu rouge est planté au milieu de nulle part, juste avant l’entrée du village où Spirou et Fantasio vont venir faire du camping. Le maire, fier comme Artaban, est à côté du feu tricolore. Il est prêt à intervenir au cas où les conducteurs de véhicule ne respecteraient pas l’arrêt obligatoire.

Face au manquement au code de la route, le maire, premier officier de police de la commune, va alors adopter trois attitudes radicalement différentes :

  1. Un homme arrive en roulotte. Il est immédiatement houspillé, traité de voleur de poules et invité à « ficher le camp ».
  2. Arrive ensuite le Baron qui grille allègrement le feu. Le maire, bien que mécontent, le salue chapeau bas.
  3. Deux jours plus tard, c’est au tour de Spirou et Fantasio de se présenter à vélo au niveau du feu. Dans sa case de BD, le maire est représenté furieux. Il hurle HALTE ! et arrête illico les deux cyclistes. Or, le feu est vert!

Ces deux premières planches d’Un sorcier à Champignac sont drôles à lire, bon enfant, comme la bande dessinée tout entière.

Mais sur le fond, elles montrent bien la marge de manœuvre dont dispose l’officier de police pour faire respecter une loi. Cela va d’une impunité totale à l’insulte caractérisée en passant par la volonté de faire payer à d’autres le courroux ressenti.

Forces de police en France, fin des années 2010 et début des années 2020.

Remedium*, enseignant de profession, écrit et dessine Cas de force majeure : histoires de violences policières ordinaires. Dans ce recueil de nouvelles graphiques, en 20 portraits saisissants, il dénonce l’impunité des forces de l’ordre, les discriminations, les abus de pouvoir, les outrages verbaux et physiques de ceux qui ont pour devoir de représenter l’Etat et de protéger les citoyens.

Parmi les victimes, on compte Zineb, 80 ans, Théo 22 ans, Rosalie 45 ans, George (Floyd), 46 ans. Certaines ont fait la une des journaux et le tour des réseaux sociaux, d’autres n’ont pas été médiatisées. Mais toutes portent les stigmates de violences arbitraires. Certaines d’entre elles sont même au cimetière.

5 questions à Remedium

Breadcrumb : En qualité de bibliothécaire, j’ai exploré et exploité des milliers d’ouvrages, et évidemment d’innombrables bandes dessinées. Cas de force majeure, au delà de la puissance de son message de lanceur d’alerte sur les exactions policières, m’a bluffée par sa qualité artistique. Avez-vous reçu une formation dans le domaine de la BD ?

Remedium : Je n’ai reçu aucune formation en BD et reste un autodidacte revendiqué, aux défauts inhérents à sa condition.

B. : On sent bien un travail de documentation important. Avez-vous rencontré personnellement une des victimes ? Comment parvenez-vous à rassembler les informations nécessaires ?

R. : Pour Cas de force majeure, comme pour Cas d’école, les sources ont été multiples. Parfois, dans le cas d’affaires ultra-médiatisées, des témoignages et des articles de presse ont pu me suffire. Pour les cas les plus confidentiels, j’ai parfois pu contacter la victime directement ou des témoins directs de l’affaire. J’ai à chaque fois recoupé les informations avec toutes les sources disponibles (vidéos, presse, témoignages, rapports divers et variés, mais également avec mes propres expériences sur le terrain).

B. : La manière dont vous avez traité le sujet Gérald Darmanin m’interpelle. Contrairement aux autres portraits, vous ne restez pas tout à fait factuel.

R. : Je pense que l’épisode sur Gérald Darmanin est tout aussi factuel que les autres. Simplement, une attaque contre un policier anonyme paraît moins violente qu’une autre à l’égard d’un ministre que l’on peut remettre. Je revendique par contre, bien sûr, et pour tous mes récits, une part d’émotionnel. Ce portrait était pour moi obligatoire : il est aisé de s’attaquer à la base et au peuple (car les policiers ne constituent pas une élite), beaucoup moins d’aller chercher les responsabilités et les causes. De la même manière que j’avais évoqué Jean-Michel Blanquer dans Cas d’école, il fallait impérativement évoquer Darmanin dans Cas de force majeure pour ne pas tomber dans l’écueil du peuple critiquant le peuple, sous le regard lointain et débonnaire d’un Etat qui cautionne pourtant chaque violence policière.

B. Pour diverses raisons et notamment un vécu personnel, je me suis sentie très proche de Rosalie la libraire, dont la table de « click and collect » est, d’après les policiers, trop éloignée de « 50 centimètres », ce qui lui vaut 135 euros d’amende, des réprimandes ubuesques et des menaces voilées. Rosalie ne représente aucun danger pour la société mais l’attitude des policiers ébranle sa confiance dans les forces de l’ordre. Et, pourtant, ce que vit Rosalie n’est rien en comparaison de ce que subissent les autres personnes évoquées dans l’ouvrage. Est-ce que vous avez d’autres histoires comme celles-ci à venir dans un troisième titre ?

R. Ces petites vexations permanentes, ces dérives discrètes, sont sans doute les plus fréquentes et les plus routinières. Elles constituent une première étape dans le sentiment d’impunité qui conduit aux pires exactions. J’ai reçu énormément de témoignages allant dans ce sens, sans compter mes propres expériences avec la police. Nul doute qu’ils pourront nourrir d’autres histoires à l’avenir.

B. Auriez-vous une question que je ne pose pas mais à laquelle vous souhaiteriez répondre ?

R. Non, mais je vous remercie pour l’intérêt que vous avez porté au livre et au sujet difficile qu’il traite. C’est en installant le sujet dans les esprits que l’on peut espérer voir une évolution dans le rapport de la police à la population.

En savoir plus sur Remedium

À lire

Activité conjugaison

Une coquille malencontreuse a été glissée par les graphistes au moment de la mise en page, c’est l’occasion de la faire rechercher par les élèves.

L’avis de Breadcrumb

La BD Cas de force majeure : histoires de violences policières ordinaires est indispensable dans les CDI, les médiathèques et à la maison.

Dès 13 ans

♥♥♥♥♥


N.B. Remedium publie aussi des albums jeunesse aux éditions Des Ronds dans l’O.

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