Blues de bibliothécaire

Le métier de bibliothécaire cartographié sous forme d'abattis de cochons

Le métier de bibliothécaire cartographié sous forme d’abattis de cochons (c)Mlle Salt

Bibliothécaire un jour, bibliothécaire toujours ?

Plusieurs chercheurs pointent un décalage entre les idéaux et la réalité du terrain, un phénomène de « désenchantement ». Cet article qui concerne les enseignants est tout à fait transposable dans d’autres secteurs.

C’est exactement ce que je ressens à propos de mon parcours en bibliothèques/médiathèques dans la Fonction Publique Territoriale. Et j’ai bien l’impression de ne pas être la seule bibliothécaire dans ce cas. Il suffit de lire les publications Facebook de Tu sais que tu es bibliothécaire quand, version actuelle de l’ancienne liste de diffusion biblio-fr, ou de prendre connaissance du mémoire de la jeune Conservatrice, Clémence Desrues : Les réticences face aux évolutions du métier de bibliothécaire : enquête auprès des professionnels de lecture publique.

Aujourd’hui, je regarde avec perplexité ce métier où l’on se renseigne sur le « design thinking » et le « nudge en médiathèque » (le nudge est un marketing incitatif pour faire changer les comportements). Je préfèrerais qu’on utilise des mots en français; cela dit, les concepts sont intéressants. Mais je découvre aussi de nouveaux tics de langage : tiers-lieu et co-construction (co-construction !, quand je lis ce terme-là, je me dis surtout qu’il s’agit d’une belle « co-connerie »).

Ma soupape et veille sur le secteur, salt-in-my-coffee, a été désactivée fin 2020. Mlle Salt et James discutaient du quotidien en bibliothèques sous couvert d’anonymat. Toutefois, entretemps et fort heureusement, Mlle Salt est revenue avec une cartographie du métier, toujours aussi jubilatoire. Je recommande sa lecture à tous ceux qui s’intéressent au secteur. Surtout à ceux qui préparent des lois*. Sans oublier celui* qui manie la grammaire comme une chanson douce…

Dire que ma fille a toujours pensé qu’être bibliothécaire, c’est le même métier qu’être caissière. Pour info, j’ai une double licence langues étrangères/information-communication (webmestre éditorial) et j’ai préparé un CAPES documentation. Et, oui, l’accueil en médiathèque n’est que le sommet de l’iceberg…. ou l’oreille du cochon pour Mlle Salt…

Bibliothécaire superhéros ou superhéroïne

De la multiplication des médias (jeux video, jeux de société, fablabs, ressources numériques et augmentation exponentielle des volumes éditoriaux de livres et périodiques), à la transversalité rendue nécessaire en passant par la gestion des navettes de réseau, les tâches se sont accumulées mais le personnel n’a pas évolué en nombre.

Extension du périmètre d’action

La volonté affichée de transformer les médiathèques en « tiers-lieux », c’est-à-dire de les métamorphoser en nouvelles Maisons de la Jeunesse et de la Culture doublées de Centres Communaux d’Actions Sociales numériques, se heurte à une réalité toute simple : les bibliothécaires ne sont pas des animateurs socioculturels ni des assistants sociaux. Ils appartiennent à la filière culturelle de la Fonction Publique territoriale. Pour ma part, je me définis comme une gestionnaire de l’information capable d’assurer des actions culturelles.

Responsabilité sociale

Qu’un accompagnement numérique de base pour les démarches administratives concernant la préfecture ou le RSA avec des publics paupérisés, fragilisés, en rupture de bans sociaux, soit indispensable aujourd’hui, c’est l’évidence. Mais que ce soit mon métier, là, je ne vois pas bien. Mon métier, c’est transmettre les sciences de l’information aux usagers, pas faire les démarches administratives à leur place.

Exigence et ingérence des élus

Le lion qui avait mauvaise haleine : Comment dire des choses déplaisantes et pourtant essentielles à un puissant?

Il n’est pas facile de dire la vérité à un puissant : Les habits neufs de l’empereur ou encore Le lion qui avait mauvaise haleine en témoignent. Mais il faut bien que ce puissant comprenne qu’être celui qui trop embrasse et mal étreint est source d’échec.

Les bibliothécaires sont formés à la politique documentaire, c’est-à-dire à l’art d’équilibrer des collections. Ce n’est pas le rôle des édiles d’intervenir dans ce domaine. Et pourtant, du contrôle des listes d’acquisition d’ouvrages à l’intervention pure et simple des élus qui considèrent les bibliothécaires comme de simples caisses d’enregistrements-transactions, à combien de pratiques dévoyées assiste-t-on dans les bibliothèques territoriales ?

Enfin, les exigences des élus sont décomplexées  : il s’agit maintenant de travailler du mardi au dimanche et de plus en plus tard et fréquemment le soir.

S’ajoutent des tâches nouvelles kafkaïennes : remplir des déclarations en ligne pour la Préfecture pour des usagers paupérisés en situation d’illectronisme ; s’assurer que la SDF du coin qui farfouille dans les toilettes à 19h, heure de fermeture, veuille bien sortir du bâtiment ; empêcher les enfants de transformer le secteur jeunesse en gigantesque bazar ; éviter que certains usagers des ordinateurs n’en viennent aux mains car trois ados s’interpellent bruyamment et ne respectent pas le calme espéré en bibliothèque ; essayer de faire sortir deux jeunes hommes récidivistes et déclarés persona non grata tout en priant pour qu’ils ne s’en prennent pas à votre véhicule garé devant la bibliothèque.

Ah, j’oubliais : distribuer non-stop les récépissés des carnets à souche à remplir à la main chaque fois qu’un usager fait une photocopie (20 centimes la photocopie dans une petite caisse). Effectivement, cela n’a pas grand chose à voir avec les profils de mission des bibliothécaires.


Illustration 14 avril 2018 sur le compte FB du dessinateur de presse Antoine Chéreau

Conséquences en ressources humaines sur le terrain

Une Directrice Générale des Services m’a dit : on a du mal à recruter… Une responsable de réseau de bibliothèques : ça fait une dizaine d’années que je vois qu’on a du mal à recruter.

Alors peut-être est-il encore temps de se poser les bonnes questions et surtout d’y apporter de bonnes réponses ?

En attendant, je continue « bénévolement » mon métier sur Breadcrumb. Même si cela ne me rapporte pas un kopeck… Cela dit, je préfèrerais qu’il en soit autrement…


N.B. Loi Robert ; Eric Orsenna


Extrait du mémoire d’une jeune Conservatrice DESRUES Clémence | DCB 27| Mémoire d’étude| mars 2019 :

Les contraintes structurelles
La dernière inquiétude qui trouve écho parmi un nombre important de répondants
est la contrainte structurelle liée aux politiques des tutelles ainsi qu’aux moyens mis à
dispositions des professionnels par cette même hiérarchie. Laissons la parole au répondant 215 qui résume à lui seul toutes les interrogations recensées parmi nos profession -
nels :
« Les évolutions du métier me paraissent incontournables et bienvenues, mais les
moyens afférents ne sont clairement pas à la hauteur dans bien des collectivités.
Les projets innovants voient certes le jour , mais pour combien d'équipements qui
restent à la traîne ? J'observe un manque d'investissement criant, dans le domaine
du numérique (parc informatique obsolète, SIGB ante-diluvien, SI et Wi-Fi à la ra -
masse), sans parler des moyens humains (beaucoup d'agents C, peu de B et A dans
la territoriale). Nombre de bibliothécaires sont qualifiés et en ont "sous la se -
melle", mais rament au quotidien pour exercer leurs missions sans entraves de tous
ordres : service informatique qui pratique la course d'obstacles, service financier
qui bloque tout projet, DRH qui continue à méconnaître les compétences requises
aujourd'hui et qui "recycle" les agents incompétents dans les médiathèques, agents
qui ont intégré la fonction publique territoriale sans concours pour ne pas avoir à
déménager et qui une fois en poste sont rétifs à tout changement. Sans parler des
élus aux lubies soudaines qui maintiennent une épée de Damoclès sur les projets ou
des services, selon le projet politique du moment.
Alors, dans ces conditions, difficile de me projeter dans 10 ans !
Sans doute suis-je affectée par le mal qui touche autour de moi bien des cadres qui
ont perdu, comme moi, la foi en l'avenir radieux des médiathèques... »

Trop de propositions en bibliothèque ?
Enfin, la dernière réticence exprimée par les répondants sur le sens de leur
travail au quotidien est la diversification des activités proposées par les
bibliothèques, parfois difficilement justifiable, uniquement dans le but d’attirer les
usagers47. Laissons la parole au répondant 299 :
« A trop diversifier nos activités parfois il m'arrive, je le confesse, de me de -
mander où l'on va. Jusqu'ou sommes nous prêt à aller pour que le public franchisse le seuil de la bibliothèque. Cette pensée n'est pas quotidienne mais elle
me parvient quelques fois dans l'année. Mais il est important d'expérimenter
également. L'équilibre est fragile. »
Ainsi, la critique est formulée à l’encontre de la dispersion des activités du bibliothécaire lorsqu’elle n’a pour justification que la venue de public. Ce point de vue
est relativement partagé par nos répondants au questionnaire et peut mener à la
sensation d’un travail mal réalisé :
« Désormais en matière de gestion bibliothéconomique, on se préoccupe plus
des flux et de la forme que des contenus et du fond.
Les bibliothèques de lecture publiques cherchent à se repositionner à tout
prix, imaginent de nouvelles missions au détriment des missions tradition -
nelles fondamentales pour retenir leurs usagers et en accueillir éventuellement de nouveaux. On évolue vers un centre culturel et social polyvalent aux
contours flous et hasardeux, mais surtout sans tenir compte des réelles de -
mandes et des véritables besoins des usagers. Malgré tout, on se maintient
beaucoup trop sur une politique de l'offre, tout en prétendant répondre aux attentes des publics. Trop de missions, trop d'activités cumulées, et cela
conduit à une frustration généralisée du travail vite fait, mal fait. […] »
Porter au quotidien trop de missions sans s’interroger sur les demandes du public
peut ainsi engendrer de la frustration chez le personnel des bibliothèques ainsi que
chez le public qui lui, se contentera de ne plus franchir les portes de la structure.

L’intégration du métier d’animateur dans les nombreuses facettes des
bibliothécaires n’est donc pas considérée comme une évolution positive. Laissons la
parole à notre répondant 44 :
« Parce ce qu’on nous demande c’est plus un métier d’animation dans bien des cas.
Pour pallier à des manques de la société. C’est comme si les bib etaient les derniers
lieux de la sociabilité. Ce qui veut dire que oui ce sont d’autres métiers et que le
statut doit etre revalorisé »
Cette dichotomie entre le terme d’animateur et de médiateur n’est guère nouvelle dans la
profession. En effet, Jean-Pierre Durand, Monique Peyrière et Joyce Sebag l’avaient
déjà souligné en 2006 lors de leur enquête sur l’évaluation sociologique des
changements dans la profession51. Ainsi, rejeter le terme d’animateur pour qualifier son
travail quotidien revient à revendiquer une unité :
Au titre de cette unité revendiquée par les professionnels, sont ainsi rejetés hors de
ce métier : – l’érudit des bibliothèques savantes et le bénévole des bibliothèques
populaires (comme anciens modèles du bibliothécaire) ; – les professionnels de la
documentation et ceux des archives ; – les autres métiers du livre, que ce soit l’éditeur, l’écrivain ou le libraire ; – l’enseignant et l’animateur social 52
.
Cette unité va également de pair avec la reconnaissance des qualités professionnelles :
en tant que médiateur, le bibliothécaire se retrouve dans la posture connue du passeur de
culture, facilitateur d’accès et de compréhension tandis que la position d’animateur se
voit dénier une plus-value intellectuelle. Nous pouvons également mettre en regard cette
analyse avec celle réalisée un peu plus tôt dans notre propos, lors de la restitution des
représentations du métier à 10 ans 53, où la transformation du métier de bibliothécaire en
animateur social est mentionnée comme une perte pour l’unité et la qualification de la
profession.
Enfin, la déclaration souvent entendue « ce n’est pas mon métier » n’est pas identifiée
comme imputable uniquement à la profession des bibliothécaires par notre interviewée
I2 :
« Le corporatisme des bibliothécaires n’est pas le seul ! Ceux qui disent ‘nan mais
c’est pas mon métier’, il y a les bibliothécaires mais il y a aussi des assistantes so -
ciales qui disent ‘nan mais moi c’est pas mon métier’ [...] Ça pose des questions à
tout le monde. 
Et même les intervenants des associations, tous ceux qui accueillent
des publics pour essayer de faire de la remédiation à la fracture numérique, eux ce
qu’ils disent ‘nan mais attends, nous on est là pour faire de l’aide à l’informatique,
on est pas là pour faire de l’aide sociale !’ Et en fait on se retrouve à faire la dé -
marche pour les gens, parce que le vrai besoin, c’est celui-là. »

Toutefois, et cela tend à être de plus en plus démontré, si le « métier passion »
apporte beaucoup aux gens qui l’exercent, il peut également mener à de nombreux
risques psychosociaux (déprime, burn-out…).
R212 : « On nous demande de plus en plus sur le temps personnel ! Très peu de
compensation en échanges, animations du soir, nuit des bibliothèques, travail du
dimanche, horaires rallongées des samedis d'été, animations les samedis de
congès... »

Découvrir le mémoire de DESRUES Clémence | DCB 27| Mémoire d’étude| mars 2019 sur le site de l’Ecole nationale des Sciences de l’Information et des Bibliothèques

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